Le forgeron essuya l’ichor de mon épée, examina la lame et la jeta sur une pile à ses pieds. « Trop usée. Prends-en une autre, grommela-t-il en pointant du doigt le râtelier d’armes derrière lui. Suivant ! »
Une nouvelle lame en main, je vérifiai à nouveau mon armure. Elle était marquée, mais encore solide. C’était plus que suffisant pour la bataille qui s’annonçait.
J'étais en train d'examiner mon loup lorsque l’ordre retentit : « Gakarah ma ! »
Avec empressement, les soldats formèrent les rangs pour notre commandant, Saurcroc le jeune. Derrière lui s’étendait l’ombre imposante d’Angrathar, le Portail du courroux. Il ne semblait même pas la remarquer. Je n’avais jamais rencontré d’orc plus courageux. Pour ce que j’en savais, c’était bien le fils de son père, peau brune ou non.
« Certains d’entre vous m’ont accompagné jusqu’ici depuis Azjol-Nérub, où nous avons éprouvé nos forces face au peuple-araignée corrompu. Pour ceux qui l’auraient raté, nous nous sommes frayé un chemin dans leur précieux royaume et nous avons obstrué leurs tunnels vers la Désolation des dragons. Lentement, il nous adressa un rictus sauvage. Ils ne viendront pas au secours d’Arthas aujourd’hui. »
Nous l’avons acclamé, et puis le vent a tourné, apportant avec lui l’odeur de la décomposition. Comme si les réprouvés ne suffisaient pas. Je n’ai jamais compris pourquoi on leur avait permis de rejoindre la Horde. Ils haïssent peut-être le Fléau, mais ce sont quand même des morts-vivants. Pire, ce sont des traîtres : ils servaient l’Alliance de leur vivant. Si les réprouvés ont pu changer d’allégeance une fois, ils pourraient très bien recommencer.
« Et l’Alliance a accompli sa part du marché, continua Saurcroc. Nos éclaireurs viennent de confirmer que Naxxramas est également isolée. » Il leva une main gantée pour mettre un terme aux sifflets. « Oui, Naxxramas était probablement la tâche la plus simple. C’est pour cela que j’ai demandé à me charger d’Azjol-Nérub. C’est naturel pour la Horde de réclamer le plus grand défi et l’honneur qui résulte de la plus grande victoire. Mais même ainsi, railla-t-il, leur fierté de peaux-roses a été piquée au vif. Ils ont dû courir comme des dératés pour arriver ici avant nous. »
Un cri de guerre guttural dans son dos attira son attention. Levant sa hache, il se tourna enfin pour observer la bataille qui se déroulait sous nos yeux. Il avait probablement une meilleure vue de là où il se tenait, mais j’entendis tout de même un lourd bruit métallique, puis un rugissement infernal.
Il réagit immédiatement. « Debout, fils de la Horde ! », cria-t-il. Puis il se retourna vers nous. « Sang et gloire nous attendent ! »
Quoi qu’il ait vu, cela ne devait rien signifier de bon pour ces humains inconscients. Nous avons couru vers nos montures et les avons enfourchées.
« Lok-tar ogar ! » cria Saurcroc tandis qu’il nous menait en bas de la colline.
« Pour la Horde ! », avons-nous tempêté en retour.
Il chargea au cœur de la bataille, se dirigeant vers le général des humains. Le reste d’entre nous s’est dispersé pour aider les troupes de l’Alliance là où elles en avaient besoin. Qu’ils étaient stupides d’avoir commencé à se battre sans nous. Ils ne connaissaient quasiment rien à la guerre ; pendant ces six dernières années, nous avions conclu une « trêve ». Ils étaient mous et suffisamment arrogants pour être persuadés qu’ils gagneraient la bataille. Ils n’avaient même pas envisagé la possibilité de perdre. Ils ne comprennent pas vraiment ce que perdre signifie, pas comme nous, les orcs, l’entendons.
Je sautai au bas de mon loup et me jetai sur une goule. Je la touchai à la tête et me défis de l’étreinte de ses mains pourrissantes. Un autre mort-vivant se dirigea vers moi, un squelette en haillons. Puis un autre, et encore un autre après ça. Ils étaient si nombreux. Le suivant me vit approcher et son expression changea : la peur, puis la colère. Une réprouvée. J’eus grand peine à retenir ma lame. « Hors de mon chemin ! » dis-je d’une voix râpeuse en la poussant sur le côté avec impatience.
Ensuite, je laissai la familière furie sanguinaire m’envahir. Mon épée devint mon monde : je ne voyais plus rien au-delà de la lame.
Les anciens disent que nous étions une race pacifique avant d’arriver sur Azeroth. Nos clans ne se rencontraient que rarement. Ils étaient composés de chasseurs et d’agriculteurs, qui élevaient des familles et vivaient en harmonie avec les éléments.
Quand j’étais enfant, je me demandais à quoi ressemblait Draenor. J’essayais d’imaginer ces orcs étranges, qui vivaient sur leur propre monde, une liberté que je n’ai jamais connue. Les rares fois où je réussis à me représenter ces créatures, je les ai méprisées. Elles ne méritaient pas leur monde, tout comme les humains ne méritaient pas Azeroth.
Bientôt, la Horde remporta la victoire et Angrathar fut à nous. Mais le plus dur était encore devant nous. Le général humain eut le culot de provoquer Arthas et le fit sortir de la Couronne de glace pour nous affronter. Derrière son heaume pointu, les yeux du roi-liche brillaient d’un bleu glacial. Il nous menaça de nous enseigner ce qu’est vraiment la peur, et tandis qu’il parlait, de nouveaux morts-vivants s’extirpaient du sol.
Mais notre chef intrépide en avait assez de se battre contre les sbires d’Arthas. « Assez parlé ! Qu’on en finisse ! », cria-t-il en chargeant, hache dressée.
La lame runique luisante du roi-liche rencontra la hache de Saurcroc, qui se brisa en mille morceaux, aussi facilement que de la glace. Saurcroc heurta le sol. Il était mort : tué d’un seul coup. Impossible. Je contemplai avec horreur Deuillegivre en train de dévorer l’âme de mon commandant.
Le général humain fulmina de nouveau : « Tu vas payer pour toutes ces vies volées, traître. »
La réponse d’Arthas fut interrompue par une explosion et des cris. Je regardai autour de moi. Un nuage de brume verdâtre s’élevait au milieu du champ de bataille, à quelque distance de là. Il m’était difficile de voir ce qui s’y passait.
Un rire maléfique me fit lever les yeux. La silhouette d’un individu en robe se découpait sur le ciel gris, dressée sur la falaise à côté du Portail du courroux. « Vous pensiez que nous avions oublié, demanda-t-il. Que nous avions pardonné ? » Des catapultes furent placées de part et d’autre de l’inconnu. « Contemplez la terrible vengeance des réprouvés ! Mort au Fléau ! Et mort aux vivants ! »
Ils nous avaient trahis. Maudits soient-ils, eux et leur reine odieuse.
Les troupes de la Horde et de l’Alliance tentèrent de se disperser... trop tard. Nous étions tous serrés, et les catapultes déversaient déjà leurs munitions : des barils qui explosaient lors de l’impact en libérant encore plus de cette brume nocive. Tous ceux qui étaient suffisamment proches de l’explosion mourraient instantanément. Les autres se repliaient en étouffant, le cœur au bord des lèvres, se griffant les yeux et suppliant pour qu’on leur vienne en aide.
Après la Troisième guerre, nous aurions pu vaincre les humains une fois pour toutes. Au lieu de ça, Thrall parla de pitié. Comme si les humains en avaient fait preuve envers nous. Je suis né dans un de leurs camps d’internement ; c’était un gouffre de saleté et de désespoir. Là-bas, nous étions destinés à mourir. Que pouvait bien savoir le chef de guerre de nos souffrances, ce grand gladiateur, le chouchou des humains ? Rien. Il nous avait persuadés de nous allier de nouveau aux humains, de nous plier à leurs exigences. Nous sommes presque morts de faim dans des terres arides entourées de terres abondantes. On se serait cru à nouveau dans les camps d’internement. Les humains étaient trop lâches pour nous exterminer tous directement, mais leur but était le même : nous rayer de la surface d’Azeroth.
Avec cette brume mortelle, ils étaient sur le point de réussir, finalement. Mes yeux brûlaient et ma gorge se serrait. Soudain, mes jambes se dérobèrent et je me retrouvai à genoux. Ce n’était pas une fin héroïque, loin d’un glorieux destin. Je savais bien, depuis tout ce temps, qu’on ne pouvait pas faire confiance aux humains, vivants ou morts. Je n’avais pas mérité ça.
Je sentais le goût de mon propre sang. Puis, il n’y eu plus que les ténèbres et le bruit de mon cœur, tandis qu’il battait pour la dernière fois.
Où sont tes belles paroles maintenant, Thrall ?